Romancier
Un repenti de la finance rejoint l'AMF, l'Autorité des Marchés Financiers, le "gendarme de la bourse".
Son métier est désormais d'enquêter sur les patrons, les entrepreneurs, et les banquiers peu scrupuleux,
dont il a fait partie. Il espère ainsi donner un sens à sa vie. Il ignore encore que la frontière entre
bien et mal est loin d'être aussi nette.
Un roman à clef, où l'on redécouvre de célèbres scandales financiers français.
La finance se prête bien au roman policier, parce que c'est un monde mystérieux. Mis à part ceux qui y travaillent, personne n'y comprend rien. On tend à croire que ce mystère vient de la complexité, que la finance est opaque parce qu'elle est technique et difficile. Mais en réalité, les financiers ne veulent pas que nous comprenions leur métier. Ils ont intérêt à ce que le public reste dans l'ignorance. Moins on en sait, plus ils ont de liberté pour agir. On dit souvent que la principale qualité d'un banquier, c'est la discrétion. Les meilleurs banquiers, ceux qui sont aimés de leurs clients, sont ceux qui possèdent l'art de passer complètement sous le radar.
Il y a donc un mystère inhérent à la finance, que j'ai eu envie de percer. Je me suis interrogé: "Pourquoi est-ce que je n'y comprends rien? Qu'est-ce qu'on essaie de me cacher?" Avant d'en faire un roman, j'en ai d'abord fait une affaire personnelle. J'avais envie de comprendre.
Quand j'ai appris que les archives de l'AMF (Autorité des Marchés Financiers — le "gendarme de la bourse") sont en accès libre, je me suis jeté dessus. Imaginez: les plus grands délits financiers de notre pays, expliqués dans le détail! Avec de l'aide (car c'est très difficile à lire) je me suis plongé dans ces enquêtes. Déchiffrer les opérations qui ont cours sur les marchés, les reconstituer, les interpréter, c'est le métier de l'AMF. C'est elle qui protège notre épargne. Accessoirement, cela m'a étonné qu'une institution aussi importante soit méconnue.
Il y en a deux en particulier.
Le premier est l'affaire LVMH / Hermès. LVMH, le géant mondial, rêvait de prendre le contrôle de son prestigieux concurrent. Mais l'actionnariat d'Hermès était familial, hyper-soudé. Cela semblait impossible. LVMH a réussi malgré tout à identifier un traître au sein de la famille. Ce traître, à son tour, a convaincu deux de ses cousines. LVMH a ainsi pu acquérir 20% du capital d'Hermès, au moyen de ce qu'on appelle une prise de participation rampante.
Le second est une affaire qui a fait beaucoup de bruit dans les médias, en raison de ses implications sociales. La société Airbus s'était lancée dans le projet fou de construire le plus gros avion commercial au monde. Mais il y a eu un accident industriel. Le projet a tourné à la catastrophe. Au lieu d'en informer au marché, ainsi qu'il en avait le devoir, le Comex s'est arrangé pour garder l'information secrète, le temps de vendre ses stock-options. Ils ont empoché des millions, tout en préparant un plan de licenciements massif.
Mon roman mettant en scène le quotidien des enquêteurs de l'AMF, il y a d'autres affaires, mais celles-ci sont les principales.
Les rapports de l'AMF sont en libre accès sur leur site internet. Mon idée a été de m'en servir pour écrire un roman. Ce roman ne prétend pas établir la vérité, et il ne contient aucune révélation. Il s'inspire librement d'une documentation qui est publique.
Certainement pas. C'est même tout le contraire.
L'économie a besoin d'être financée. La possibilité d'émettre des actions afin de lever de l'argent, en contrepartie de dividendes, est une des clefs de la croissance économique.
C'est une différence majeure entre la France et les États-Unis, par exemple. Aux États-Unis, les particuliers aiment investir leur épargne dans des actions. Ils en ont la culture. De cette manière, l'épargne privée finance l'économie. C'est une mécanique positive.
En France, sans doute parce que notre culture économique est défaillante, les particuliers n'investissent pas leur épargne en actions. Ils se contentent des livrets de base que leur propose leur banque. Par conséquence, notre économie est moins bien financée que l'économie américaine.
C'est d'ailleurs la mission de l'AMF: inspirer confiance dans le marché, de manière à ce que les Français y placent leur épargne, et financent ainsi l'économie.
Donc la finance est utile. Ce n'est pas une activité parasite.
En revanche, il est vrai que son rôle dans l'économie ouvre la porte à énormément d'abus. C'est aussi la raison pour laquelle l'AMF existe.
Pas exactement.
L'économie moderne est à deux vitesses, et c'est un problème qui me fascine. La base de l'économie, c'est ce que j'appellerais l'économie réelle. Un entrepreneur bâtit une bonne vieille entreprise pour concevoir et vendre de bons vieux produits ou services, que les gens achètent car ils en ont besoin. L'économie réelle est productive. C'est la base de tout. Sans cette économie-là, il n'y aurait pas l'autre.
Car il y a la finance. La finance prend sa source dans l'économie réelle. Quand une entreprise grandit et se met à produire beaucoup, de nouveaux intérêts entrent en jeu. Il y a de l'argent qui entre, qui sort. Cela pose le problème de la gestion de cette trésorerie. Et si l'entreprise émet des actions, elle reçoit des investissements et doit verser des dividendes.
Un nouveau monde est créé. C'est la finance. Elle provient de l'économie réelle, elle est intimement liée à elle. Ce qui s'échange sur les marchés financiers, ce sont les titres des sociétés cotées, les matières premières et les produits de l'industrie. Il y a donc un lien très fort.
Mais il est vrai que la finance a tendance à vivre sa vie. Comme elle possède ses propres règles, elle suit sa propre logique. Et il arrive que des logiques purement financières aient des impacts très profonds sur l'économie. C'est le cas des crises, par exemple.
J'ai voulu comprendre ce lien. J'ai voulu comprendre comment l'économie réelle peut donner naissance à la finance et comment celle-ci, à son tour, la transforme.
Une image colle à la peau des financiers. On ne leur fait pas confiance. On leur prête des intentions de tricheurs. D'où cela vient-il?
Il semblerait que ce ne soit pas tout à fait infondé. Quand on travaille en tant que financier, on a accès à des informations confidentielles. Une intention de vendre, d'acheter, de fusionner… Ce sont des informations confidentielles, qui s'échangent dans le cadre de discussions privées, de négociations. Or une des règles des marchés est qu'il ne doit pas y avoir d'asymétrie d'informations. Si on accède à des informations privilégiées, on doit respecter leur confidentialité, on n'est pas censé les utiliser pour spéculer.
On comprend que dans ce contexte, les tentations sont nombreuses. Le financier possède des informations dont il peut tirer un profit malhonnête. Cela ne veut pas dire que tous les financiers sont des tricheurs! Mais cela veut dire, certainement, que c'est un métier rempli de tentations. Dans la plupart des autres métiers, il n'y a pas de telles opportunités de tricher, loin de là.
Un autre trait de caractère qu'on prête souvent aux financiers est le cynisme. Le financier porterait sur le monde un regard amoral, voire immoral, méprisant. D'où cela vient-il?
Il est vrai qu'un financier peut gagner beaucoup d'argent en peu de temps. Comme la finance n'est que de l'information qui circule, ça peut aller très vite. Vos analyses vous indiquent que le cours d'une action va monter, alors vous achetez, vous revendez, et si vous aimez le risque, vous jouez avec de gros volumes. Tout cela se fait très rapidement.
Or l'homme du commun sue sang et eau pour gagner son pain. Il épargne patiemment. Même s'il le voulait, il n'existe pas, dans son métier, de raccourci vers la richesse. Il doit courber l'échine et se soumettre au temps long.
Le financier n'a pas les mêmes contraintes. Il ne dépend que des risques qu'il est prêt à prendre. Alors s'il gagne autant d'argent si rapidement, il lui est difficile, je pense, d'échapper à un sentiment de puissance. Il lui est difficile de ne pas devenir arrogant.
Du fait de ce mystère qui entoure la finance, on s'attend à une discipline complexe. Mais cette image est trompeuse.
La première chose qui frappe en se plongeant dans les affaires traitées par l'AMF, les scandales financiers célèbres qui font la matière de mon roman, c'est leur très grande brutalité. Les méthodes employées par les financiers ne sont pas du tout raffinées. Souvent, on a l'impression d'être à une table de poker: un joueur fait tapis pour intimider les autres et les inciter à se coucher. Intimider, faire pression, faire peur, menacer… tels sont les comportements que révèlent les enquêtes de l'AMF. Ce sont des comportements brutaux. En ce sens, on peut dire que la finance est un environnement très brutal. Elle demande de l'intelligence, évidemment, mais avant tout, un tempérament de brute.
Lorsque j'ai découvert cette brutalité, ça m'a fait un choc. Un gros choc. C'est ce choc que j'ai voulu transmettre au lecteur.